Revue d’histoire intellectuelle

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Annette Becker, Maurice Halbwachs. Un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Annette Becker, Maurice Halbwachs. Un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945
Paris, Agnès Viénot Éd., 2003, 478 p.
(préface de Pierre Nora)

PROCHASSON (Christophe)

Depuis une vingtaine d’années, historiens et sociologues, sous l’empire d’une curiosité affichée pour les phénomènes de mémoire, ont retrouvé le chemin d’une œuvre importante, celle de Maurice Halbwachs. Né en 1877 dans une famille catholique et conservatrice d’Alsace, brillant sujet ayant suivi la voie royale de l’École normale supérieure puis de l’agrégation de philosophie, marqué tout à la fois par l’enseignement de Henri Bergson et d’Émile Durkheim, Halbwachs bâtit une œuvre originale où se croisent de multiples préoccupations et autant de compétences : juriste-économiste (il soutint en 1909 une thèse de droit consacrée aux expropriations et au prix des terrains à Paris), sociologue de la classe ouvrière, statisticien bien doué, à la différence de son maître Durkheim, il est aussi l’auteur d’une thèse de lettres publiée chez Alcan en 1912, La classe ouvrière et les niveaux de vie, où se déploient ses nombreux talents. Démographe en conséquence, il se pencha sur le suicide dans un ouvrage de 1930 après s’être investi tout entier, au sortir de la Première Guerre mondiale, dans l’étude des méandres de la mémoire qu’il investit en sociologue, puisque le préoccupèrent avant tout les « cadres sociaux de la mémoire », pour reprendre le titre de son livre fondateur de 1925, sans ignorer pour autant les dimensions proprement psychologiques de celle-ci. Le livre d’Annette Becker ne se présente ni comme une biographie ni comme une analyse de l’œuvre de Maurice Halbwachs, même s’il va sans dire que l’auteure sait nous en rendre compte quand il le faut. Ouvrage à thèse, le fort volume d’A. Becker tente de mettre en tension l’expérience de la Première Guerre mondiale et l’itinéraire intellectuel qui en a presque découlé. C’est ici que réside tout l’intérêt d’une enquête, parfois un peu déroutante, il faut en convenir, tant elle ne répond pas aux canons habituels du genre biographique. Elle n’y répond pas en effet pour plusieurs raisons qui en font la force, l’on pourrait même dire la séduction. Plus que l’histoire d’un individu, aussi attachant fut-il, le texte d’Annette Becker est d’abord le récit de la vie d’une famille. Et de quelle famille ! Halbwachs a épousé en secondes noces Yvonne Basch, la fille du président de la Ligue des droits de l’homme, Victor Basch, professeur d’esthétique à la Sorbonne, grande figure de la gauche sous le Front populaire, assassiné, avec sa femme, par la Milice en janvier 1944. Il est aussi le frère de Jeanne, mariée à Michel Alexandre, le disciple le plus proche du philosophe Alain, professeur de philosophie et infatigable animateur du pacifisme radical de l’entre-deux-guerres comme le fut ce dernier. Jeanne et Michel Alexandre forment l’un de ces grands couples militants soutenus par l’amour mutuel et le combat commun. Cette famille, tout à la fois unie par l’estime que ses membres éprouvaient les uns pour les autres et chahutée tant les caractères ne portaient pas au compromis, ne cessa de vivre dans le drame depuis la Grande Guerre : désaccords politiques portés à l’incandescence, morts à la guerre, suicides, assassinats, déportations enfin, Maurice Halbwachs, mourant à Buchenwald en mars 1945 où il avait été déporté, avec son fils résistant, en juillet 1944. Il y a un fil tragique dans cette existence collective qui n’a pas échappé à Annette Becker. Comment dès lors reprocher à l’historienne sa presque excessive discrétion devant la remarquable documentation qu’elle a mise au jour et qu’elle livre avec générosité ? Si l’ouvrage se lit d’une traite, c’est aussi parce que son auteure entretient avec son sujet une intense relation. Sans complaisance, elle pointe les contradictions et les refoulements qui peuplent la vie de Halbwachs. N’ayant pas combattu en raison d’une forte myopie, le sociologue n’en fut pas moins très impliqué dans la Grande Guerre. En 1915, Albert Thomas, sous-secrétaire d’État aux munitions, l’appela à ses côtés. Il y resta jusqu’au départ obligé du ministre en 1917 pour retrouver son poste de professeur de philosophie au lycée de Nancy, si proche de la ligne de front. En 1919, il fut de la petite phalange de ces hommes remarquables, parmi lesquels se comptent Marc Bloch, Lucien Febvre, Charles Blondel, et quelques autres, fine fleur de la science française, envoyés à l’Université de Strasbourg dont les autorités souhaitaient faire la vitrine intellectuelle d’une France victorieuse. Halbwachs y demeura jusqu’en 1935, date à laquelle il rejoignit la Sorbonne qu’il ne quitta que pour être élu au Collège de France, quelques semaines avant sa déportation. Annette Becker montre comment s’entrecroisent sans heurts apparents le déploiement d’un itinéraire intellectuel toujours ambitieux, les contraintes d’une vie académique tendue vers les honneurs du Collège même sous le régime de l’occupation allemande et une conscience politique déchirée entre un engagement discret mais incontestable dans un réseau de résistance et des solidarités familiales pacifistes orientant sa sœur aimée et son beau-frère estimé dans une passivité consentante. Annette Becker épargne au lecteur non son émotion, que l’on sent poindre, à l’extrême parfois, dans nombre de ses pages, mais son jugement. Elle a raison. Elle déroule en empathie une vie qui ne fut jamais médiocre. Elle soulève aussi – c’est l’un des moments les plus passionnants de son livre – l’étonnant contraste entre un savant obsédé par la mémoire collective et l’oubli de la Grande Guerre dont témoignent non seulement son œuvre mais aussi ses archives personnelles, carnets intimes et correspondance mêlés. Pas une ligne sur le dernier conflit dans Les cadres sociaux de la mémoire, mais des références renvoyant à sa formation classique, toute pétrie de Grèce ancienne ! On pourra avancer bien des hypothèses pour tenter d’éclairer ce soigneux évitement. Sentiment de culpabilité face à une guerre vécue, mais non « faite » ? Complexe du survivant quand tant de jeunes savants, élèves d’Émile Durkheim, de Robert Hertz à André Durkheim, étaient tombés au champ d’honneur ? Malaise en regard d’une sœur dont la vie n’avait cessé de se fondre dans le combat pacifiste ? Aspiration à une hâtive démobilisation au sortir d’une guerre ? Annette Becker nous laisse ouvertes plusieurs pistes contenues dans une matière archivistique exceptionnelle contribuant à mettre en lumière une figure attachante et complexe de la sociologie française.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 23, 2005 : "La guerre du droit"
1914-1918, p. 210-212.
Auteur(s) : PROCHASSON (Christophe)
Titre : Annette Becker, Maurice Halbwachs. Un intellectuel en guerres mondiales, 1914-1945 : Paris, Agnès Viénot Éd., 2003, 478 p.
(préface de Pierre Nora)

Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article93

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