Revue d’histoire intellectuelle

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Madeleine Rebérioux (1920-2005)

vendredi 25 septembre 2015, par administrateur

Madeleine Rebérioux (1920-2005)

JULLIARD (Jacques)
PROCHASSON (Christophe)

L’histoire sociale est aujourd’hui durement éprouvée. Après Annie Kriegel, partie en 1995 et Jean Maitron en 1987, nous avons eu le chagrin de perdre il y a deux ans Colette Chambelland, et hier Madeleine Rebérioux. À ces disparitions successives, on mesure mieux l’importance de leur génération dans le renouvellement de notre façon d’envisager l’histoire sociale et ouvrière. À l’ombre tutélaire d’Ernest Labrousse, ces hommes et ces femmes – il y eut beaucoup de femmes – ont fait sortir ce secteur longtemps négligé du domaine de l’histoire sainte pour le confronter aux nouveaux questionnements qui émanaient surtout, mais pas uniquement, de l’école des Annales.

Madeleine Rebérioux, pour tous ceux qui l’ont connue et aimée, était d’abord d’une prodigieuse vitalité. Sa longue silhouette toujours en mouvement habitait tous les lieux, bibliothèques, archives, colloques, revues (du Mouvement social aux Cahiers Jean Jaurès) où s’élabore individuellement et collectivement l’histoire du lendemain. Sans parler des salles de cours, car on ne le dira jamais assez, elle fut d’abord un professeur dont l’immense culture, l’énergie, le rayonnement continueront de marquer ses nombreux élèves et disciples, au-delà de sa disparition. Il y avait chez elle une passion de communiquer et de convaincre qui faisait ressembler chacune de ses interventions publiques à un plaidoyer. Sa vie durant, Madeleine a guerroyé. Militante dans l’âme, au Parti communiste jusqu’à son exclusion en 1969, dans le syndicalisme universitaire, à la Présidence de la Ligue des droits de l’homme, dans les postes qu’elle a occupés, notamment à l’université de Vincennes, elle n’était jamais lasse d’incarner une véritable centralité, celle de sa personne, celle de ses idées, celle de ses objets d’étude. Dès qu’elle abordait un sujet, elle l’enflammait. Elle lui donnait des résonances inouïes, glorieuses ou secrètes, qui le fondait en dignité. Elle voyait grand et large. Avec elle, tous les héros, célèbres ou anonymes, de la grande histoire ouvrière et sociale prenaient leur place dans une procession triomphale, qui était celle de l’Idée, comme on disait au début du siècle. Idée socialiste, si l’on veut, idée de solidarité. Un mot résume cela, chez cette jaurésienne qui se souvenait d’avoir été proudhonienne dans sa jeunesse : l’idée de justice, l’idée de justice dans la révolution, comme disait justement Proudhon.

Comment parler de Madeleine sans évoquer la figure de Jaurès ? Elle avait si bien fini par s’identifier à lui que la mort de Madeleine sera ressentie par beaucoup d’entre nous comme une deuxième mort de Jaurès. Combien nous manque la grande biographie qu’elle portait en elle, et que faute de temps, happée par l’actualité et l’urgence, et peut-être secrètement inquiète de ne pas se hisser à la hauteur de son illustre modèle, elle a toujours différé ! Elle a peut-être d’ailleurs fait mieux en distillant par petites touches, par le truchement d’articles, de préfaces ou de conférences lumineuses parfois, une vision de Jaurès extrêmement nouvelle et désormais partagée par les meilleurs spécialistes. Ce Jaurès façon Rebérioux était une synthèse de ce que la culture française avait de plus authentiquement humain et le socialisme français de plus résolument combattant : à la lumière rétrospective du présent, le Jaurès de Madeleine est devenu un héros de la lutte anticolonialiste et de la résistance à toutes les formes de l’oppression néocapitaliste. Pacifiste évidemment, militant infatigable des droits de l’homme : la reconstruction intellectuelle du personnage lui donnait son authenticité historique véritable.

À la fin de sa vie, Madeleine Rebérioux laissait transparaître dans ses propos une tristesse mêlée d’un peu d’amertume. À dire vrai, le monde dans lequel nous sommes entrés depuis une quinzaine d’années ne lui plaisait guère, car elle n’y retrouvait pas les valeurs qui l’avaient fait vivre. Elle regrettait chez certains d’entre nous non pas des trahisons, mais ce qu’elle considérait comme des abandons. C’est pourquoi son souvenir nous est précieux. Il plaide pour une conception héroïque de l’existence, fondée sur la dure exigence de la raison présente et le refus de tout renoncement et de tout repli sur soi. Elle avait accepté d’emblée de figurer au comité scientifique de Mil neuf cent, jugeant comme nous que la leçon intellectuelle de Georges Sorel était un complément indispensable de celle de Jaurès, même si elle n’éprouvait nulle sympathie pour l’auteur des Réflexions sur la violence. Mais Madeleine, femme de conviction qui bataillait sans cesse, était aussi pleine d’une curiosité intellectuelle qui lui faisait goûter par-dessus tout le débat, la dispute, la controverse. Pour toutes ces raisons, au-delà de la mort, elle reste notre amie.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 23, 2005 : , p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques), PROCHASSON (Christophe)
Titre : Madeleine Rebérioux (1920-2005)
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article97

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